Jardins d’enfants
Les jardins d’enfants voient le jour dans la Thuringe du milieu du XIXe siècle. Établissements pionniers dans la prise en charge des jeunes enfants, ils sont les lieux de mise en œuvre de la pédagogie de Friedrich Fröbel (1782-1852) qui laisse une place centrale au jeu dans le développement de la personnalité et des facultés des enfants. Les activités de piquage, de dessin, de modelage, de broderie, de chant ou encore de jardinage servent ainsi de base aux premiers rudiments d’instruction. Ces établissements proposent des activités durant quelques heures par jour et sont donc destinés aux familles ayant la possibilité de s’impliquer activement dans l’éducation de leurs enfants. En visant un développement éducatif précoce par le jeu, ils s’inscrivent également dans un mouvement plus large de protection de la petite enfance, fondé sur une prise en charge collective assurée par un personnel extérieur à la famille. Celui-ci prend, dans d’autres pays, des formes variées : les infant schools en Angleterre, ou encore les salles d’asile et les crèches en France.
En France, la pédagogie froebélienne fait rapidement l’objet d’expérimentations dans les salles d’asile. Pourtant, malgré l’appui de nombreuses personnalités dont Firmin Marbeau (1798-1875), fondateur des crèches, et Marie-Pape Carpentier (1815-1878), pédagogue influente, les jardins d’enfants ont du mal à s’imposer. À l’heure où les salles d’asile sont en plein essor, l’arrivée des jardins d’enfants en France s’avère constituer un « contre-modèle embarrassant », selon les mots de l’historien Jean-Noël Luc. L’application généralisée du programme des jardins d’enfants dans les établissements préscolaires français demanderait, en effet, une transformation profonde de l’architecture, de l’encadrement et du mobilier des structures françaises en place. À cette inquiétude budgétaire, s’ajoute un sursaut patriotique qui critique vivement cette méthode venue d’outre-Rhin.
Ce n’est qu’au début du XXe siècle que les jardins d’enfants commencent véritablement à se développer en France, portés par l’essor de la pédagogie montessorienne. Le premier jardin d’enfants ouvre ses portes à Paris en 1902, à la Maison de l’Union familiale, répondant à la demande de familles d’un quartier populaire souhaitant une solution de garde adaptée aux enfants de 3 à 6 ans. Parallèlement aux écoles maternelles rattachées au ministère de l’Instruction publique, des jardins d’enfants sont ainsi créés dans le secteur privé et social par des associations religieuses ou laïques. Certains lycées publics confient également la gestion de leurs petites classes à des jardinières d’enfants, une profession qui commence à se structurer à cette même période.
Toutefois, ces structures restent peu nombreuses et sont progressivement marginalisées, sous l’effet de la généralisation de l’école maternelle à partir des années 1960. En 2010, on compte ainsi seulement 8 200 places disponibles dans des jardins d’enfants concentrés en Alsace et à Paris. Ces établissements recouvrent une grande diversité de situations : certains, soutenus par la CAF, sont implantés dans des territoires défavorisés ; d’autres, gérés par des associations, sollicitent des contributions financières plus élevées et s’adressent davantage à des familles aisées, en quête d’une alternative pédagogique à l’école maternelle. En 2019, c’est l’existence même des jardins d’enfants en France qui est remise en cause par la loi sur la scolarisation obligatoire à 3 ans. C’est finalement la mobilisation des parents et des professionnelles du secteur qui permet de sauver in extremis l’existence des jardins d’enfants en France grâce à un vote du Sénat le 19 mars 2024.
Texte : Bérénice Bernard
Bibliographie
- Auzou Riandey (Dominique), Moussy (Bernadette), Les enjeux du métier d’éducateur de jeunes enfants, ESF éditeur, 2007, 187 p.
- Kolly (Bérengère), Legris (Patricia), « L’éducation et l’accueil du jeune enfant, un champ inexploré », Recherches & éducations, Hors-série 1, 2023.
- Le Capitaine (Bruno), Karpowicz (Annick), Guide de l’éducateur de jeunes enfants, Paris, France : Dunod, 2011, 307 p.
- Luc (Jean-Noël), L’invention du jeune enfant au XIXe siècle , Paris, France : Belin, 1997, 512 p.
- Serina-Karsky (Fabienne), « La formation des jardinières d’enfants, une institutionnalisation conflictuelle (1910-1931) », in Bruno Garnier et Pierre Kahn (dir.), Éduquer dans et hors l’école, Presses universitaires de Rennes, 2016, p. 171-183.